Suite du dépouillement du Figaro de la fin du XIXe siècle avec la redécouverte des « Lundis de Caran d’Ache », avec aujourd’hui, les planches de juin et juillet 1896. Pour en savoir plus sur ces « Lundis », voir notre article sur le sujet. Pour lire les précédentes pages, cliquez ici.
- 1er juin 1896 : Au peuple français !

- 8 juin 1896 : Galerie des duels célèbres : La prise de l’Imprenable

- 15 juin 1896 : La grève des choristes

- 22 juin 1896 : Dix-huit Juin

- 29 juin 1896 : A propos de la revue

- 6 juillet 1896 : Un penseur

- 13 juillet 1896 : Mme Desborde Valmore ou la dernière diligence

- 20 juillet 1896 : La situation

- 27 juillet 1896 : Histoire des gardiens de la Paix


Shidari-Kiki, « Où se voit que les Japonais ont aussi leur homme au long nez »,
Image d’Epinal de la maison Pellerin et Cie, n° 4210. Vers 1906.
Sujet de prédilection de la caricature, faisant les frais des pires déformations grotesques, le nez se trouve régulièrement au centre d’histoires en images tout au long du XIXe siècle. « Bande dessinée à nez » débusque pour vous les plus belles apparitions nasales de la littérature graphique depuis Rodolphe Töpffer.
Les Asiatiques ne se sont jamais fait remarquer par une longueur nasale particulièrement prononcée, au contraire de l’Occidental qui, lui, est parfois surnommé en Extrême-Orient « barbare au long nez » et caricaturé comme tel dès la fin du XIXe siècle. Dans la planche de l’imagerie Pellerin ci-dessus publiée au tout début du XXe siècle, le japonais à l’appendice démesuré rappelle le Tengu du folklore nippon, cette divinité au long nez et aux ailes de corbeau. Cependant, en l’espèce, point de surnaturel, le chanceux se sert de son blase au quotidien pour se faciliter la vie. Se donnant en spectacle comme équilibriste nasal, il finira par faire fortune dans un cirque à la Barnum. Il s’agit d’un rare exemple où le nez rend son possesseur plutôt heureux. Dans les précédentes histoires en images que l’on a vues (et que l’on verra) sur ce blog, le nez est davantage source de malheurs et de mésaventures. Faut-il voir dans cette planche Pellerin l’influence d’une certaine philosophie asiatique ?
L’auteur de cette planche qui se cache derrière le pseudonyme japonais de « Shidari-Kiki » () n’est autre que Georges Bigot (1860-1927). Peintre et illustrateur peu connu en France, un peu plus au Japon, son nom n’en figure pas moins aujourd’hui dans tous les ouvrages sur l’histoire du manga.
Un père du manga moderne
Le jeune Bigot, fortement influencé par le japonisme qui imprègne les milieux artistiques de la fin du XIXe siècle, part pour le Japon pour apprendre les techniques de gravure sur bois japonaise : l’Ukiyo-e. Il arrive à Yokohama en 1882 où il enseigne les techniques occidentales du dessin et de l’aquarelle.
Parallèlement il publie des caricatures dans des journaux locaux et édite de nombreux recueils de gravure. En 1884, à la fin de son contrat de professeur, il crée des revues satiriques pour gagner sa vie et collabore à quelques revues japonaises. Avec l’anglais Charles Wirgman (1835-1891), éditeur du Japan Punch, Bigot implanta le modèle de journaux d’humour européens. Au parcours comparable, ces deux dessinateurs sont à l’origine de la caricature sociale et politique au Japon et font partie des pères du manga moderne.
Selon Frederik Schodt, Georges Bigot influença la production nippone par sa technique narrative en introduisant et utilisant fréquemment la succession des dessins dans des cases au sein d’une même page (). Au-delà de ce simple énoncé, nous ne savons rien de plus sur les histoires en images qu’aurait dessinées et publiées Bigot au Japon. Sa production en la matière mériterait aujourd’hui d’être découverte.
Un exemple nous en est offert dans le livre Mille ans de manga de Brigitte Koyama-Richard () :

Georges Bigot, « Les Occidentaux qui ont du mal à s’habituer à la vie japonaise »,
lithographie, s.d., © Kawasaki City Museum.
Brigitte Koyama-Richard, Mille ans de manga, ill. n° 159, Flammarion, 2007.
Koyama-Richard précise que le dessinateur ajoutait une phrase entre chaque case. Cette planche prend par l’autre bout de la lorgnette la thématique principale des caricatures que Bigot donne au Japon, à savoir les moeurs et la vie quotidienne des autochtones. Le Japon d’alors est en pleine modernisation. S’ouvrant aux modes occidentales, il est une inépuisable source d’inspiration pour le dessinateur français.
De Yokohama à Epinal
De retour en France en 1899, Bigot continue son œuvre de dessinateur dans la presse illustrée. Quittant Paris pour s’installer à Bièvre, il commence à travailler pour l’imagerie Pellerin d’Epinal. Sa collaboration dura de 1906 à 1915 et il devient l’un de leurs artistes les plus prolifiques, leur fournissant au moins une soixante-dizaine de planches ().
Chez Pellerin, il commence par donner des histoires en images originales s’inspirant du folklore asiatique, qu’il soit japonais, mais aussi chinois ou vietnamien. Elles reflètent un Japon traditionnel que Bigot était venu chercher mais qui avait été profondément bouleversé devant ses yeux au cours de son séjour.
Dessinateur au trait fin et vif, voire élégant, Bigot en bon connaisseur de l’Asie soigne particulièrement ses décors et l’apparence de ses personnages, des vêtements jusqu’à la coiffure. Il se démarque radicalement des clichés ou des fantasmes exotiques que l’on pouvait trouver dans les histoires en images des années 1885-1890 ().
On remarquera également cette caractéristique des histoires en images comiques de Bigot : la physionomie légèrement déformée de ses personnages de papier affublés d’une tête un peu plus grosse que le reste de leur corps().
Comme le remarque Shigeru Oikawa, Bigot qui n’était pas finalement devenu peintre d’Ukiyo-e au Japon, a voulu croire à son retour en France « qu’en dessinant pour l’imagerie d’Epinal, il avait découvert sa vocation. Comme l’ Ukiyo-e, l’imagerie d’Epinal était un genre populaire et personne ne la considérait comme un art.() ».
Certaines des planches Pellerin dessinées par Bigot sont consultables sur le site museuminzicht.be qui propose des scans de l’importante collection de feuilles volantes de la Maison d’Alijn, le Musée folklorique de Gand (Dans le premier champ, choisir « Het Huis van Alijn (Gent) » et taper « Bigot » dans le second. Puis cliquer sur « Zoeken »). Voici quelques-unes des planches à thématique orientale de Georges Bigot :
> Série en format à l’italienne
- n° 4202 – L’enfant et la belette (moralité tonkinoise)
- n° 4207 – La fidélité mal récompensée (conte annamite)
- n° 4219 – Le boudha guérisseur :

- n° 4223 – Un troc de socques (du japon histoire loufoque)
- n° 4227 – L’Oiseau Merveilleux (Légende chinoise)
- n° 4231 – Vérité japonaise autant que de partout
- n° 4241 – La Vengeance du Kourouma (pousse-pousse japonais) :

- n° 4245 – Bonne à tout faire
- n° 4278 – La méprise des abeilles : petite moralité japonaise :

> Série « normale »
- n° 3100 – Légende annamite du poisson Tinh (Cette magnifique planche n’est pas signée mais son style et son thème sont ceux de Georges Bigot).

- n° 3105 – Belle femme et femme laide (Moralité annamite)
Bibliographie :
La majorité de nos informations provient de l’article de Shigeru Oikawa, « Les dessins humoristiques de Georges Bigot. Un peintre populaire au Japon et en France », Humoresques, n° 23 « Humour et satire graphiques : une mine et des pointes », janvier 2007.
Voir aussi du même : Shigeru Oikawa, « Georges Bigot’s Secret Life as an Epinal Print Artist », publié dans la revue Daruma, Japanese Art & Antiques Magazine, Issue 33, Vol. 9, No. 1, Winter 2002, p. 37-46.
Pour plus de rensignements sur Bigot consulter également le site baxleystamps.com qui propose de nombreuses oeuvres de Bigot ainsi qu’une bibliographie.

Caran d’Ache, Planche numérotée 167 du Maestro. Encre sur calque. Collection particulière.
Maestro, le roman dessiné inachevé de Caran d’Ache ressurgit à nouveau. Dans un précédent article, nous ne désespérions pas de voir refaire surface de nouvelles planches dispersées depuis la vente aux enchères de l’atelier de l’artiste en 1909. Voilà qu’il y a quelques mois la planche ci-dessus a été vendue sur eBay ().
Cette page numérotée 167 se situe au début du chapitre IV () : le jeune musicien prodige est pris sous la protection d’un roi passionné de musique. Accompagné par son domestique bienveillant, l’enfant s’installe au château. Mais rapidement le palais royal se révèle être une prison dorée. Le maestro doit se joindre à d’interminables duos musicaux avec un souverain qui se révèle être piètre interprète.
Notre planche se divise en deux scènes simultanées. Dans la partie inférieure, se trouve le sujet principal : l’enfant est au piano et accompagne le roi, assis sur son trône, jouant du violon. Dans la partie supérieure, la scène apparaît dans l’encadrement en trompe-l’oeil imitant une page percée : le domestique du garçon, ayant fini sa journée de tâches ménagères s’étire et baille en attendant le retour de son jeune protégé dans la chambre qui est mise à leur disposition.
Dans le feu de l’action, le souverain ne s’aperçoit pas que ses cheveux et l’attache de son lorgnon se sont enroulés autour de son archet (une corde du violon s’est également cassée…). Les dissonances qu’il produit alors ne semblent pas non plus le déranger, contrairement au jeune pianiste. Tout le corps de ce dernier semble se tordre pour suivre la partition royale effrénée : si buste et jambes sont faces au piano, la tête, elle, se tourne brusquement vers le violoniste (les mouvements des cheveux en témoigne), alors que les bras se croisent et que les doigts se tendent et se plient douloureusement pour frapper avec nerf les touches du clavier !
Cette page, mise à l’encre dans son état final, nous offre la dernière image d’une séquence dont on retrouve les différentes étapes parmi les esquisses du Maestro conservées par le Louvre :
Caran d’Ache, pages des Mémoires du Maëstro. Croquis provenant du fonds du Département des Arts graphiques du musée du Louvre, (c) RMN.
On remarquera que, dans ces dessins préparatoires, les scènes supérieures avec le domestique n’étaient pas prévues. A la place, des éléments de décor architecturaux remplissaient le fond. Pour indiquer que ce duo traine en longueur, les bâillements du serviteur était remplacés par une horloge symbolique, placée en haut à droite de la scène finale (esquisse IV). Avec les nouvelles séquences en haut de page, Caran d’Ache introduit un montage en parallèle novateur et dynamique.
Le maestro chevelu démasqué ?
Nous profitons de cette page inédite pour évoquer un nouvel élément de la genèse du roman dessiné inachevé. En effet, elle reprend un motif récurrent du Maestro déjà soulevé ici, à savoir celui des cheveux. Si en l’espèce c’est la chevelure du souverain qui est le centre du gag, Caran d’Ache donne dans son histoire inachevée une certaine importance à celle du musicien prodige. Nous avions déjà vu qu’une planche de Caran d’Ache, intitulée « Musical competition » (« Une mèche de vos cheveux, Maëstro !… »), publiée dans The Punch et antérieure au Maestro, aurait pu servir de point de départ ou d’inspiration au « roman dessiné ». Elle éclaircissait également quelques passages de scénarios retrouvés par Thierry Groensteen avec les esquisses du Louvre.
A propos de cette planche anglaise, le livre The history of "Punch" () nous éclaire sur le véritable sujet de cette histoire en images. En effet, elle s’inspire de la frénésie féminine d’alors que déclenchait le célèbre pianiste Ignacy Paderewski (1860-1941). Le musicien avait connu ses premières gloires à Paris lors d’un mémorable concert en 1888, époque où Caran d’Ache embrassait également ses premièrs succès. Paderewski qui excitait les passions de la gente féminine se distinguait également par une ample et flamboyante chevelure aux reflets roux et cuivrés. Est-ce que ce pianiste inspirera au dessinateur son maestro dessiné ?
Paderewski est né dans l’ancienne province polonaise de Podolie, aujourd’hui située au sud-ouest de l’Ukraine. Un élément de plus pour le rapprocher du musicien de papier ? En effet, Cette région pourrait bien avoir inspiré Caran d’Ache pour les premières pages de son roman dessiné dans lesquels l’enfance du jeune prodige prend place en effet dans un village traditionnel slave.
Ces nouveaux éléments sur Maestro ne sont que quelques cheveux de plus sur une perruque à laquelle, malheureusement, il manquera toujours de nombreuses mèches pour être complète.